Nominication

Izakaya

Aujourd’hui il fait chaud. Chaud et lourd. Chaud, lourd, et humide. Et encore, il paraît que ce n’est que le début. Bref, il fait soif, ce qui m’a donné l’idée d’un petit post sans prétention sur le rôle de l’alcool comme lubrifiant social au pays du soleil levant. Préparez votre anisette, c’est parti.

N’importe quel étranger ayant passé quelques temps au Japon vous le dira : les Japonais boivent comme des trous. Sans aller jusqu’à dire qu’un population de 130 millions d’individus serait majoritairement constituée d’alcooliques, j’ai l’impression qu’il lèvent nettement plus le coude que les Français, pourtant rarement les derniers dans ce genre de discipline si typiquement nationale. Différence notable cependant : si le salarié français aura parfois une certaine tendance à commander un quart de rouge dans le petit bouiboui ou il prend son repas tous les midis, son homologue nippon se limitera exclusivement a la soirée. L’alcool est ici associé exclusivement aux divertissements (遊び asobi, a mettre en opposition avec tout ce qui est 仕事 shigoto - le travail), au temps libre, et donc au monde de la nuit. Du moins en théorie.

En effet la distinction entre travail et loisir est parfois tres floue au Japon. A 21h, un vendredi soir, vous êtes en train d’achever vos trois heures supplémentaires bénévoles habituelles, et vous vous dites que vous êtes crevé et que vous vous imagineriez bien en train de prendre une petite douche et de vous poser devant un film chez vous, histoire de ne pas vous lever trop tard le lendemain, pour aller voire cette fameuse expo dont tout le monde parle. C’est sans compter avec la nomikai (飲み会 littéralement “réunion pour boire”) impromptue qui vous tombe dessus de façon tout a fait innocente (”Remka kun, tu as un truc de prévu ce soir ?” - “Euhh non je voulais rent…” - “On va boire un coup, tu viens ?” “… j’arrive.”). Non qu’on ne puisse pas refuser, évidemment. Mais si on veut s’intégrer un tant soit peu dans une équipe, et valider sa période d’essai (de trois mois, dans mon cas - encore un mois et demi), on a tout intérêt à se montrer sociable, et à ne pas être trop regardant quand la vie de l’entreprise deéborde sur notre vie privée.

Si les Japonais donnent parfois l’impression d’être timides, c’est que souvent ils entretiennent une différence marquée entre ce que mes chers enseignants des Langues’O appeleraient l’opposition sphère privée / sphère publique, uchi 内 (”intérieur”)/soto 外 (”extérieur”), le tatemae 建前 (la “façade sociale”) et le honne 本音 (la “vraie personalité”, réservée aux proches). Le plus affable des salarimen pourra ainsi se révéler parfois un connard lubrique et grossier dans l’intimité - comme me le confirmait d’ailleurs récemment une amie qui n’entretient visiblement pas de très bons rapports avec son géniteur.
Pour maintenir en permanence ce “masque social”, une tension nerveuse permanente est nécessaire, mais aussi des moments de relachement total, ou c’est généralement l’alcool qui ermettra a tout ce petit monde de se détendre un peu, et de sortir tout ce qu’il a sur le coeur. C’est la que mon titre prend tout son sens. C’est un des nombreux néologisme dont les Japonais rafollent, contraction du japonais nomu 飲む (”boire”) et de l’anglais “communication”. La communication par l’alcool, c’était donc ça. Du moins en théorie.

Car en fait, ces nomkai, malgré leur apparence détendue et conviviale, font elles aussi partie des heures supplémentaires ! Les rapports hiérarchiques ne disparaissent pas avec l’alcool, loin de là (on sert a boire a son boss, on ne s’assied pas n’importe ou ni n’importe comment, on continuera a nepas s’adresser de la meme façon a quelqu’un qui vous est supérieur, sur le même niveau, ou inférieur - quelque soitle degré d’alcool)… J’ai plus l’impression que ce moment de “détente” sert a jauger le potentiel “humain” des employés, a voire comment ils sont quand ils boivent (in vino veritas ?), et éventuellement a souder le moral des troupes. Mais attention ! Toute assertion faite sur le coup d’une poussée aigue de lyrisme ethylique ne sera pas oubliée, et vous risquez d’en entendreparler de nouveau plus tard dans un contexte complètement différent, ce qui peut s’avérer parfois assez surprenant.

La semaine prochaine, il y a encore une nomikai, pour feter mon arrivée dans la boite, cette fois. J’espère qu’en plus ils ne vont pas me demander de fair un speech.

EDIT : Dans la foulée, si vous avez le temps, vous pouvez jeter un oeil à cette video. Ca n’a rigoureusement rien à voir avec le Japon, mais ça m’a bien fait marrer.

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  • Ca ne saurait tarder...

7 Commentaires sur “Nominication”

  1. Papaiyahime nous interpelle :

    Aurais-tu donc fait cette douloureuse expérience dont tu parles à la fin ? Je veux dire, parler à un supérieur sur un autre niveau de langage, et te le faire rappeler quelques temps plus tard ?
    On sait très bien que les japonais sont plein de contradictions, et cette chose le montre encore une fois. A une époque, j’aurais beaucoup aimé travailler là bas, mais je crois que je vais continuer de me contenter des anime, de la musique et des blogs comme le tien pour entretenir mon vocabulaire et la relation que j’ai avec ce pays… On ne sait pas ce que l’avenir nous réserve, certes, mais voyager et y rester quelques temps pour revenir en France (enfin pour le moment, ça aussi, car je ne crois pas y rester définitivement :), me paraît déjà pas mal pour le moment :)
    En tout cas, bon courage pour ton prochain “nomikai”. ;)

  2. Selkaen nous interpelle :

    Je te fais confiance, tu devrais remporter cette épreuve de la nomikai brillamment, comme tu as réussi à trouver du travail et à t’installer au Japon. Bonne chance !

  3. ik nous interpelle :

    Aah, ces bonnes chopes de bieres aussi epaisses qu’un cendrier… Et puis les edamame, et puis…

    J’imagine pourtant que ce n’est pas à chaque fois une partie de plaisir, comme tu nous le fait bien sentir. On dirait bien que ce qui pour les Japonais passe pour une periode de loisir, peut tres vite pour nous etre ressenti comme des heures supplementaires.

    Comme les autres, bon courage pour la prochaine !

  4. RMK nous interpelle :

    Papaiyahime > Non non, je fais super gaffe justement (bon en même temps, je n’ai que deux “supérieurs” dans ma boite, les autres bossent dans un autre domaine, ou sont plus jeunes que moi/ont moins d’expérience), mais je connais des gens qui se sont un peu trop lâchés dans ce genre de réunion et a qui c’est retombé sur la gueule après…

    C’est pas non plus un calvaire abominable non plus hein, c’est juste qu’il faut avoir l’air détendu, mais pas trop, gai mais pas trop, spirituel mais pas trop, tout ca en buvant bière sur bière dans une atmosphère souvent enfumée, et sur des heures que je préférerais passer en une autre compagnie. C’est a mi-chemin entre les loisirs et la vie profesionelle, et c’est bien parceque c’est une sorte de “zone grise” que ca peut donner parfois des resultats etranges. Quand je vais boire des coups avec des amis japonais, ça n’a évidemment rien à voir ;)

  5. ben nous interpelle :

    ça t’apprendras a moins te la peter dans les bars de paris ! :-D

  6. Mikkymixx nous interpelle :

    Hah ouais j’me serai fait eu moi…

    Bah ça donne envie l’Japon avec toutes leurs coutumes etc. Parrait que ce sont de très bon graphiste. Un jour j’irai aussi, hah ça oui ! *yeux qui brillent*
    Enfin tout ça pour te dire que tu nous manques un peu sur café salé RmK !

    Allez bisous.

    Mikkymixx

  7. Pascal.B nous interpelle :

    C’est clair.. moi je considère ça comme des heures sup gratuites. S’il y à bien un truc que je n’ai jamais pigé dans les obligations des salary-men c’est bien ça !
    Sait-on a quelle époque s’est généralisé la pratique du nomikai?
    A mes yeux, cette forme d’allégeance (nomikai) ressemble furieusement à :
    “un territoire, une cour et son dignitaire”.
    Devoir rester, quelque soit son age, jusqu’à plus d’heure, “juste pour plaire” alors qu’on habite pas à coté. Et ce jusqu’à l’age de la retraite… Dur, dur…
    J’avoue, là, je ne comprends pas et je fais un blocage !!!